Message pour le dimanche Septuagesimae:

Jérémie 9/22-23

Chers amis, il y a des choses qui sont difficiles à entendre.

Imaginez un instant, dans le contexte que nous connaissons aujourd'hui, imaginez un instant un patron déclarer à ses ouvriers qu'il n'y aura plus de salaire horaire, mais une rémunération fixée par contrat, le même salaire pour tous, quel que soit le temps de travail effectué. D'abord, les syndicats crieraient au scandale, puis les patrons crieraient aussi de leur côté en déclarant qu'ils vont tout droit à la faillite. Cela créerait un beau chaos dans la société. Impossible, me direz-vous, impossible cette rémunération selon ce contrat. Impossible peut-être, mais c'est bien ce qui se passe dans la parabole.

Imaginez un instant ces sportifs qui passent leurs journées sur la piste du stade, dans l'eau des piscines, dans les salles de musculation. Imaginez que quelqu'un leur disent tout d'un coup que la médaille d'or, ou d'argent ou de bronze, après laquelle ils courent, ou nagent, cette médaille ne vaut rien. Imaginez leur réaction. Ils seraient outrés, vexés, voire même très en colère d'apprendre que leurs efforts sont futiles et vains. C'est pourtant ce qu'écrit l'apôtre Paul dans la lettre qu'il adresse aux Corinthiens.

Imaginez un instant tous ceux qui se croient sages et intelligent. On leur dirait brutalement que leur sagesse ne leur sert à rien, à rien d'autre qu'à être sage. Et surtout imaginez-les lorsqu'on leur dit que leur sagesse ne leur vient pas d'eux-mêmes… De même pour ces hommes courageux et valeureux qui traversent la vie semée d'embûches, qui combattent tous les combats de l'existence auxquels on dirait que leur courage et leur valeur est nulle, ou que surtout, ils n'y sont pour rien d'être courageux et valeureux. Et puis, allez donc dire à ce self-made-man que sa richesse, c'est du pipeau. Qu'il y est pour rien alors qu'il a travaillé toute sa vie pour amasser son magot.

Ils vont tous, le patron, comme le sportif, le riche, le sage et le courageux, ils vont tous vous traiter de fou, mûr pour être interner à vie. Et pourtant, c'est bien ce que déclare Dieu, par la bouche de son prophète Jérémie. Écoutons ce qu'il dit, c'est édifiant :

 

Voici ce que le Seigneur dit : "Le sage ne doit pas se vanter de sa sagesse, l’homme courageux ne doit pas se vanter de son courage, le riche ne doit pas se vanter de sa richesse. Si quelqu’un veut se vanter, qu’il se vante d’être assez intelligent pour me connaître. En effet, moi, le Seigneur, je travaille pour établir la bonté, le droit et la justice sur la terre. Oui, c’est cela qui me plaît."  Voilà ce que le Seigneur déclare.

 

Le discours de Dieu, qu'il transmet par son prophète Jérémie, ce discours-là est édifiant. Il n'y a aucune raison, mais absolument aucune de se vanter devant les autres, et en aucune façon de se vanter devant Dieu. Richesse, sagesse, courage, persévérance, travail, rien ne résiste au regard de Dieu. Absolument rien. Pourtant, il y a une faille : Si quelqu’un veut se vanter, qu’il se vante d’être assez intelligent pour me connaître. Mais croyez-moi, mes amis, cette faille n'est que superficielle. Je me suis amusé à creuser un peu, à réfléchir un peu, et j'ai vite déchanté. Il n'y a aucune raison, absolument aucune raison de vouloir se vanter devant qui que ce soit, même pas, ou surtout pas devant Dieu, mais en avançant l'argument de l'intelligence.

Dieu dit, par l'intermédiaire de son prophète Jérémie, Dieu dit : Si quelqu’un veut se vanter, qu’il se vante d’être assez intelligent pour me connaître. Mais qui peut connaître Dieu ? Qui, dites-le moi.

 

Oui, je sais, tout dépend du sens qu'on veut bien donner au mot connaître, car tout réside dans le sens de ce verbe, qui, dans notre langue française, est pour une fois très riche.

Si je le prends au sens général, à savoir connaître quelqu'un, on se rend très vite compte des limites. Je connais très bien le président de l'Église protestante méthodiste du Bénin. Je connais son nom, il s'appelle Nicodème Alagbada. C'est un homme d'une grande douceur. Mais je suis bien obligé de m'arrêter là. Car le fait de connaitre Nicodème Alagbada ne fait pas de moi un Béninois, encore moins un Africain. Depuis que je le connais, ma peau n'est pas devenue noire, et je réagis toujours comme un blanc pressé par le temps dont lui, Nicodème, semble être le maitre. Autre exemple : Je connais très bien cet homme, membre d'un mouvement d'extrême-droite, militant actif du temps où sa santé le lui permettait. Je le connais bien. Cela ne fait pas de moi un fasciste, un extrémiste, n'est-ce pas ? Dernier exemple : dans ma rue, avant d'habiter le presbytère des Acacias, il y avait un homme avec lequel je discutais souvent et avec plaisir. Il était musulman pratiquant. Je le connaissais bien. Cela n'a pas fait de moi un islamiste, même modéré. Si j'affirme que je connais Dieu comme je connais Nicodème, ou le musulman, ou le membre du parti d'extrême-droite, cela ne veut toujours pas dire que je suis un bon croyant, ou même un bon chrétien.

 

Connaître Dieu, c'est autre chose et j'ose croire que ce n'est pas dans cette vision réductrice que se trouve l'intelligence dont parle le prophète Jérémie.

Connaitre, cela veut dire, au sens étymologique, naitre avec. Connaitre, est composé d'un préfixe qui signifie "avec", et d'un verbe "naitre". Et je suis en droit, non, mieux encore, je suis dans l'obligation de me poser une question honnête : suis-je né avec Dieu ? Je dois avouer que je n'ose même pas répondre à cette question car elle est extrêmement dangereuse, et ce pour deux raisons.

La première, c'est que je suis dans l'incapacité de répondre. Je ne suis pas en mesure de porter un jugement sur moi-même, je ne suis pas en mesure de m'évaluer. La seule chose que je sais, c'est que, de prime abord, je suis un homme pécheur devant Dieu, comme chacune et chacun d'entre nous. L'affirmation de Paul me revient sans cesse à l'esprit : Nous sommes tous pécheurs, et nous sommes tous privés de la grâce de Dieu. Cela résonne d'une manière très dure, mais c'est la vérité, et la vérité fait parfois mal à entendre, surtout quand elle nous concerne personnellement.

La deuxième raison, c'est que, même si j'arrivais à me convaincre que je suis né avec Dieu, je n'oserais pas l'affirmer, et me vanter à ce sujet. J'aurai déjà énormément de mal à me le dire en moi-même, car l'orgueil commence généralement avec cette haute opinion que l'on a de soi-même. À plus forte raison, aurais-je du mal à crier sur tous les toits que je suis né avec Dieu. Il n'y a aucun mérite à naitre avec Dieu. Aucun. Car cela ne vient pas moi, cela ne vient pas de nous, nous en sommes bien incapables.

C'est Dieu et Dieu seul qui me fait la grâce de me faire naitre avec lui. Je me permets de répéter cette affirmation : c'est Dieu qui me fait la grâce de me faire naître avec lui. C'est ce que les chrétiens appellent la grâce, une grâce qui s'est manifestée en Jésus-Christ, dans le signe de la croix. C'est une grâce qui signifie pour chacune et chacun d'entre nous que nous sommes des hommes et des femmes réconciliés avec Dieu, en paix avec Dieu, nés avec Dieu. Grâce à la mort du Christ sur la croix.

 

Face à ce constat, la première chose à faire, et peut-être est-ce déjà un signe d'intelligence, la première chose à faire est de croire. La première chose à faire pour trouver un sens à notre vie, un sens à nos actions et à nous réflexions, la première chose à faire, c'est de faire confiance à ce Dieu qui nous fait renaître, qui nous fait co-naitre, qui nous fait naitre avec lui. Ensuite, sans trop se poser de questions, car les questions ne sont pas toujours compatibles avec la foi, pour preuve l'ami Nicodème qui interpelle Jésus, justement à propos de cette naissance avec Dieu : Comment est–ce que quelqu’un peut naître quand il est vieux ? Est–ce qu’il peut retourner dans le ventre de sa mère et naître une deuxième fois ? Et souvenez-vous de la réponse qu'il a reçue : Je te le dis, c’est la vérité, personne ne peut entrer dans le Royaume de Dieu, s’il ne naît pas d’eau et d’Esprit…  Ne sois pas étonné parce que je t’ai dit : “Vous devez naître de nouveau.” Le vent souffle où il veut, et tu entends le bruit qu’il fait. Mais tu ne sais pas d’où il vient ni où il va. C’est la même chose pour tous ceux qui sont nés de l’Esprit Saint. 

Tout est grâce, tout est cadeau de la part de Dieu. Tout nous est donné. Même le salut : Car c’est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi. Et cela ne vient pas de vous, c’est le don de Dieu. Ce n’est point par les œuvres, afin que personne ne se glorifie. C'est l'apôtre Paul qui écrit cela aux Éphésiens. C'est en droite ligne de ce que Dieu affirme par Jérémie : Moi, le Seigneur, je travaille pour établir la bonté, le droit et la justice sur la terre. Sous-entendu, Moi le Seigneur, et pas vous, les êtres humains.

Alors, il n'y aucune raison de se vanter ou de se glorifier, aucune raison de crier à l'injustice de Dieu, ou au scandale, aucune raison, absolument aucune. La seule chose à faire, c'est de suivre le précepte que donnait déjà Saint-Augustin en son temps, le 4ème siècle. Saint-Augustin disait :

Crois et tu comprendras ; la foi précède, l'intelligence suit.